Première partie, IV
De ces deux façons de ne pas lire, de ces deux mauvaises raisons de croire en l'inutilité de la poésie moderne, de ces deux lectures dont j'assume, seule, la responsabilité, il
est oiseux de chercher à savoir laquelle est la pire. Il est peut-être moins stérile de comprendre par quelle inconséquence je puis assumer deux lectures aussi contradictoires et porter, du même
endroit, deux attaques idéologiquement opposées, comme si porter des attaques était la chose à faire. Le fait, étrangement poétique, et qui me pousse à noter ces impressions de lecture, est qu'en
ouvrant Dans le leurre du seuil aujourd'hui, je m'aperçois que le livre a traversé le double-fleuve de mes reproches. Il n'est question, ici, d'aucun dépassement dialectique, mais d'un
retour aux sources du recueil. Aujourd'hui, je comprends que si, entre la Pierre écrite et Dans le leurre du seuil, la forme a sensiblement changé, c'est qu'entre temps Yves
Bonnefoy s'était tu.
Je dis que le poète a gardé longtemps, dix ans, ce silence qu'on voudrait qu'il choisisse, lui que l'on n'écoute pas, de toutes façons. Et s'il a repris la parole il y a plus de trente ans, nous, au contraire, nous vivons dans le vieux silence des mots écrits pour rien quand ils ne sont pas asservis à tout, et nous nous en flattons, n'étant pas poètes, n'étant pas visionnaires. Nous alimentons un silence fait de bruits, comme le silence du sourd-muet, comme un emmurement joyeux qu'aucun poème ne brisera, du moins tant que nous ne serons pas prêts à lire. Je parle de lire de la façon que Yves Bonnefoy préconise depuis toujours, un peu dans le vide : en ne négligeant pas notre souci de ce jour, en lisant comme il a lui-même lu Rimbaud, pour mieux nous connaître. Pour aller mieux ? Aujourd'hui, comme hier, la poésie nous inivite à lire aussi, comme le disait Paul Celan à Brême, en nous souvenant que les poèmes sont des bouteilles à la mer, destinés à quelqu'un, c'est-à-dire à quiconque est décidé à accepter qu'un être humain lui parle en sa vraie langue. Nous nous offrons des poèmes, des vers, ce sont bien des cadeaux, nous les tronquons, nous les citons, mais nous refusons d'entendre parler des poètes que nous ne sommes plus capables de lire intégralement. Les lecteurs de poésie, eux, sont des êtres attentifs et - il faudrait aimer ce mot - concentrés, lisant les mots dans la durée qu'ils demandent, parce qu'il se trouve que, soudain, le fait de vivre, d'aimer, de vouloir quelque chose, leur semble quelque chose au-dessus de leurs forces. Pour nous, que Dieu reparaisse ou pas, il peut arriver aussi un moment où les divertissements, aussi puissants, diversifiés, diaboliquement congrus soient-ils, ne prennent plus. Ce moment-limite où deux personnes ou plus souhaiteront discerner une voix humaine au-delà des sensations qui bercent ou secouent, où l'on cherchera des voix pleines pour nous arracher à je ne sais quelle terreur, pour apaiser je ne sais quel désir atroce que je n'ose prévoir, ce moment-là nous rassemblera sans faute autour des grands poètes.
Mais il semble que le moment présent nous échappe au point que les évasions par à-coups rapprochés suffisent à nous faire oublier l'évidence, à savoir qu'un monde composé d'êtres vivants, récalcitrants, importants, aussi précieux que nous, nous entoure, et qu'au sein de ce monde, une vie nôtre est menée - par qui ? Des buts inconscients nous dictent comme toujours des gestes impulsifs, vains, et cela - fait nouveau - est en train de boire goulûment à même nos gorges la totalité du temps qui nous reste, et cela aussi nous échappe. Les universitaires parlent de Salut, à propos de l'entreprise de Bonnefoy. Nous ne voyons pas le danger. Mais à la question de savoir si tout est perdu, n'importe quel poème répondrait. A la question de savoir si, étant donné le noeud d'angoisses et de désirs qui nous étrangle, nous verrons l'heure prochaine, le poème répond. A la question de savoir si le meilleur de nous-mêmes suffira en guise d'obole, et par où commencer, un poème répond ; à la question de savoir où nous recroqueviller pour entendre une phrase ; à la question cachée dans nos douleurs, à la question de savoir s'il est des choses voulues, une fois pour toutes, à toute question de l'amour, à la question sans réponse, à la question qui renonce, le poème répond :
Mais non, toujours
D'un déploiement de l'aile de l'impossible
Tu t'éveilles, avec un cri,
Du lieu, qui n'est qu'un rêve. Ta voix, soudain,
(...)
(A suivre)
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