"Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron"
Gérard de Nerval
Fleuve.
On verra que ce mot contient, ce mot libère et figure les impensés de chaque poème de chaque section des trois recueils précédents - des trois premières saisons de la vie créatrice. Fleuve, maintenant, cela se voit, pour commencer, sur la page. Les vers, bien plus courts ou anormalement plus longs que ceux qu'on aima, foncièrement plus inégaux, forment pour la première fois des strophes infinies - mais fragmentées en dedans, malmenées comme par de brusques et contradictoires torrents dans leur continuité visible - débordant, de façon inédite, les limites de la page. En écrivant Dans le leurre du seuil, Yves Bonnefoy en termine avec les recueils structurés de morceaux compacts à première vue clos sur eux-mêmes, et noue, comme a pu l'écrire Patrick Née, avec la tradition multimillénaire des poèmes allégoriques. A l'intérieur du fleuve, contre-enjambements, enjambements, grandes phrases toujours au bord de la crue, tenues par rien que deux blanches rives topographiques sinueuses. C'est à ce dépaysement-là qu'il s'agit, sur-le-champ, de s'acclimater.
A regarder les détails, on croise un Jérôme Thélot des plus précis, des plus réceptifs. A partir de quelques indications statistiques, on a la confirmation que, entre Du mouvement et de l'immobilité de Douve et Dans le leurre du seuil, quelque chose a travaillé contre la beauté conquise de haute lutte sur trois livres, contre ce faste acquis, issu de la mise en danger permanent des formes fixes. Au point que, pour Dans le leurre du seuil, ce soient ces frêles formes fixes, pourrait-on presque dire par goût des schémas aussi faciles qu'irréels, qui doivent endiguer les flots de la dévastation. Une telle lecture exagérément dramatisée attribue à Bonnefoy, à l’instar de Gérard Gasarian, plus d'asthénie, plus de désespoir fin de siècle que le poète n'en a éprouvé, mais en tout état de cause, nous n'avons pas cessé d'avancer vers, à chaque fois, davantage de déséquilibre, à commencer par celui qu'installe le mètre impair. Du côté de l'impérial alexandrin, les trimètres, d'abord minoritaires, mais croissant en proportion au fil des livres, l'emportent en nombre dans le recueil qui m’occupe, sur les ultra classiques tétramètres. L'alexandrin lui-même cède la première place au décasyllabe, tandis que l'hendécasyllabe est plus présent que jamais - Thélot nomme alexandrin boiteux ce vers de onze coupé six-cinq - garant de l'irrégularité qui ronge la symétrie et tronque les proportions, depuis le tout premier poème de Douve. Ayant participé jusque-là au versant subversif de "la puissance fécondante de la forme" (l’expression est de John E. Jackson) cet alexandrin boiteux devient le mètre principal, la norme, dans un contexte où la forme est plus près qu'auparavant de la dislocation, et il contribue plus radicalement que le décasyllabe (qui régna assez, on le sait, en d'autres siècles) à la destitution du vers de douze syllabes, interdisant tout reflux de l'harmonie rêvée sans répit, mais renoncée sans retour.
Car certainement, a fortiori aux lendemains désenchantés de mai 68, Yves Bonnefoy écrit, et c'est encore Jérôme Thélot que je cite, dans un "automne angoissé, le nôtre, où les rythmes harmonieux aveuglément chantés sont devenus malhonnêtes." Invoqué, puis sacrificiellement enduré par Douve, absent cruellement, ou comme ayant tout arraché sur son passage dans Hier régnant désert, et enfin partiellement compris, reconquis, trouvé comme le Graal dans Pierre Ecrite, le vent de la finitude aura gagné du terrain et dépassé, avec Dans le leurre du seuil, toute organisation dialectique. Les oppositions frontales, aussi fécondes aient-elles pu être (entre le pair et l'impair, la forme et l'informe, mais aussi entre la vie et la mort, l'art et la vie, le rêve et le réel, etc.), ont quitté le noyau du poème. Les ordonnancements commodes pour l'œil et la mémoire - soudain par exemple, élire un poème au hasard des pages, s'abîmer dans sa totalité suffisante et revivre, n'est plus aussi instantanément possible - parce que, voilà,
Achever, ordonner,
Nous ne le savons plus
- les structurations pérennes laissent place à une dilection remarquable
pour la part caduque de toute expression juste, et montre le souci d'exprimer la précarité d'une parole plus vraie parce que mieux soumise au fleuve du hasard, minorée en sus par le signalement,
sous forme de lignes ou de double lignes pointillées, de ce qui ne pourra être dit. C'est tout cela, et l'impossibilité, donc, de se soustraire à la nécessité d'un voyage au long cours, qui fait
de Dans le leurre du seuil un livre opposé aux trois premiers, et leur aboutissement brutal, brutalement plus ouvert à ce qu'il faut bien appeler la modernité.
Certes. Mais nous avons
toujours ...